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« L’un veut parler, l’autre veut deviner, et voilà tout. De ce concours de volontés résulte une pensée visible pour deux hommes en même temps. […] Ces créations ou, si l’on veut, ces métamorphoses, sont l’effet de deux volontés qui s’entraident. Ainsi la pensée devient parole, puis cette parole ou ce mot redevient pensée ; une idée se fait matière et cette matière se fait idée ; et tout cela est l’effet de la volonté. Les pensées volent d’un esprit à l’autre sur l’aile de la parole. Chaque mot est envoyé avec l’intention de porter une seule pensée, mais, à l’insu de celui qui parle et comme malgré lui, cette parole, ce mot, cette larve, se féconde par la volonté de l’auditeur ; et le représentant d’une monade devient le centre d’une sphère d’idées rayonnantes en tout sens, de sorte que le parleur, outre ce qu’il a voulu dire, a réellement dit une infinité d’autres choses, il a formé le corps d’une idée avec de l’encre, et mystérieusement un seul être immatériel contient réellement un monde de ces êtres, de ces pensées.* »

* Joseph Jacotot, Droit et philosophie panécastique, Paris, H. V. Jacotot, 1852, pp. 14-15. Cité dans Jacques Rancière, Le Maître ignorant, Paris, Fayard, 1987, pp. 107-108.

Voix de Stéphanie Kamidian

« Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s’aperçoit qu’il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu’elle s’écoule.* »

 * Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, Maximes et Pensées ; suivies de Dialogues philosophiques, Paris, G. Crès, 1922, pp. 54-55.

“Live and clean forget from day to day,

Mop life up as fast as it dribbles away.**”

** Samuel Beckett, Collected Poems: 1930-1978, London, John Calder, 1986, pp. 160-161.

Voix d'Edward Van Daalen

Au jour le jour

19 mars 2018

 

Il nous faut réapprendre à vivre

Se lever le matin sans savoir où l’on est,

Où l’on va

Avec qui

Regarder le soleil

S’imprégner des brasiers qu’il allume dans les replis du ciel

Prendre le temps

Sourire

Les jours où sourire à un sens

Les autres jours, pleurer ou rire

Sentir le vide, l’estomac noir, les paupières lourdes

Notre corps, ce tas de chair, cette carcasse

Il nous faudrait réapprendre à l’aimer

Ne plus lui en vouloir de nous lâcher parfois

Si j’ai mal aux chevilles c’est que depuis toujours

Elles supportent mon poids et me font avancer

Lorsque j’ai mal au cœur, il me dit là-dedans je suis trop à l'étroit

Quand vos oreilles sifflent c’est qu’il vous faut dormir

Quand vos regards s’embrument c’est qu’il vous faut pleurer

Soulager votre corps de toutes les scories qu’il ne peut plus porter

 

Il nous faut réapprendre à vivre

Chaque jour, chaque nuit

Comme la première fois

La toute première fois que tu as lu un livre que tes parents lisaient

La fois où tu as mis ton pied devant ton pied

Cette fois où sa main s’est posée sur ton ventre tout en bas toute entière

Et que tu as compris que tu étais vivante, que tu étais de chair

Cette fleur dans la voix quand tu dis un poème

Ce troquet où trempée on t’a offert le gîte et même le couvert

Ton premier auto-stop

Ta crise d'adolescence qui viendra bien un jour

Et la première fois où toi, la femme forte qui tient si bien la barre

Tu t’écroulas soudain

 

Que ces première fois ne soient pas les dernières

Qu’à chacune d’entre elles

Nous nous laissions surprendre

Que chacun des frissons qui les accompagnaient

Ces jours où quelque part quelque chose se passait

Retrouvent le chemin de la première fois

Quand les barrières sautaient, les ciels se déchiraient

Les bourgeons éclataient, la terre entière s'ouvrait

Ce tout premier chemin de la première fois

Où sur le bas-côté, année après année, s'allument les jonquilles juste au bord du fossé.

Texte et voix de Flora Delalande

« Je ne suis plus assez dur avec moi-même. Je m’arrête au moindre signe de lassitude, je me cherche des occasions de faiblir. Et le temps glisse entre mes mains lâches.

La conséquence la plus insupportable de cette paresse à vivre, c’est qu’elle me fait perdre le goût de moi-même. Ma solitude devient déserte. Je ne m’attends plus ; je me néglige.

Le bilan de ces quatre derniers mois est à peu près nul, sauf que j’ai atteint le point où, excédé de ma complaisance, exaspéré par ces journées tièdes, dolentes et vaines, je cherche de toutes mes forces la brèche, le réveil, la lumière.* »

 

* Jean René Huguenin, « Mardi 20 février », Journal, Paris, Points, 2001, p. 320.

Voix de Philippe Hauret

“Religious patterns such as those I have been discussing thus have a double aspect: they are frames of perception, symbolic screens though which experience is interpreted; and they are guides for action, blueprints for conduct. Indonesia illuminationism portrays reality as an aesthetic hierarchy culminating in a void, and it projects a style of life celebrating mental poise. Moroccan maraboutism portrays reality as a field of spiritual energies nucleating in the person of individual men; and it projects a style of life celebrating moral passion. Kalidjaga in classical Morocco would not be heroic but unmanly; Lyusi in classical Java would not be a saint but a boor.*” 

* Clifford Geertz, Islam Observed: Religious Development in Morocco and Indonesia, Chicago, London,  University of Chicago Press, 1975,  p. 98.

« L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie refrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude. Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ; nous rêvons dans un monde immense. L’immensité est le mouvement de l’homme immobile. L’immensité est un des caractères dynamiques de la rêverie tranquille.

Et puisque nous prenons tout notre enseignement philosophique chez les poètes, lisons ici Pierre Albert-Birot qui nous dit tout en trois vers :

Et je me crée d’un trait de plume

Maitre du Monde,

Homme illimité.** »

** Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, Paris, Presses universitaires de France, 1961, p. 169.

Voix de Nicolas Mabillard

« Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Lagartijo et Frascuelo les deux danseurs de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Muchacho un taureau enterré dans le ventre énorme de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est le 28 mai dans le ciel bleu de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est à saint Thérèse l’infirmerie des sources de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est à San Pablo où l’on a cousu mes souliers dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont des marécages de cheveux dans la neige rouge de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont les Gitans de Cordoue de pure veste et de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est la corne sous-marine et rouillée du taureau de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est la corrida noyée de minuit sous les projecteurs de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est le nom oblique du taureau invincible de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est l’ombre multipliée sur la lumière et la soustraction de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est sa tête naturalisée qui flotte dans une auberge de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont Lézard et Gros chat ce sont des hommes dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont Voyageur et Lasso des petits abattoirs de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont des pierres qui marchent sur des pierres dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont les fourmis de cuivre et le pipi de Romero dans son pantalon de fourrure et de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est le fumier juste et empoisonné de l’heure de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est l’ombre qui divise l’erreur dans le cœur de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est le visage qui manquait au fond du miroir dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est une main de non-femme dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est l’arène dans un puits où le soleil se noie dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont des enfants qui tiennent des aiguilles d’air pour coudre la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/[…]C’est la folie rouge qui creuse un trou dans la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Pepe qui est venu avec des banderilles de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Moreno qui enroule une serviette rouge sur la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Santiago qui a placé les trois rayons de soleil qui manquaient sur la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est de pouvoir à pouvoir quand le charbon sué a mouillé sa cuisse de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est un Soleil noir couronné de six seringues de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est à deux mains l’épée placée sous le chiffon de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est une trichera qui retourne la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est Muchacho qui vient en traînant une montagne avec son museau de terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est un rocher qui danse nu devant la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est ma cape qui lui étanche la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont les mulets qui tirent la terre par la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont les Afiladors qui jouent le flamenco de la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/Ce sont deux hommes morts qui passent devant la terre/Toi qui défais le cercle qui me fait ne me défais pas/C’est une lampe qui s’enfonce au-dessus de la terre.* »

* Serge Pey, « Chant des palmas », Flamenco : Les Souliers de La Joselito, Saint-Sulpice-la-Pointe, Les Fondeurs de Briques, 2017.

Voix de Pierre-Ulysse Barranque

« L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie réfrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude. Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ; nous rêvons dans un monde immense. L’immensité est le mouvement de l’homme immobile. L’immensité est un des caractères dynamiques de la rêverie tranquille. Et puisque nous prenons tout notre enseignement philosophique chez les poètes, lisons ici Pierre Albert-Birot qui nous dit tout en trois vers :

Je me crée d'un trait de plume

Maître du Monde  

Homme illimité. »

 

Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace*.

 

Bachelard souligne d’une manière très juste que nous nous créons – nous nous inscrivons dans le monde à travers nos propres textes, et de cette manière nous créons le monde.

 

C’est ce que je ressens chaque fois que j’écris.

 

L’écriture nous permet de nous confronter à notre propre solitude, mais cette solitude est une solitude ouverte qui invite et dialogue avec le monde.

À travers la rédaction des deux textes jumeaux, « Salt Water » & « Saumâtre », (chaque version jumelle s’enracine dans la langue dans laquelle elle a été écrite), j’ai tenté de me déposséder d’un moi dominant, débordant, inconscient.

 

C’est uniquement en se vidant de ce soi tyrannique, aveugle, qu’on peut s’ouvrir à l’immensité. C’est dans ce mouvement vers l’ouverture, vers l’immobilité, et vers l’écoute qu’on devient attentif aux autres et à nous-même. On commence à devenir, à être, conscient.

 

Par ces deux textes, je voulais à la fois m’offrir une sortie d’un moi égoïste à travers leur rédaction, et proposer au lecteur un havre qui éclot dans l’ampleur du monde. Par ailleurs, les deux versions suggèrent la multitude des expériences dans le dédoublement bilingue de l’histoire.

 

Grâce à la collaboration avec le pianiste John Kamfonas, et Cyril Torok, qui a interprété la variation en français, lors d’une lecture/performance de ces textes, nous avons pu jouir de l’immensité d’une « solitude ouverte » ensemble.--  L’art nous offre cette possibilité de rêver avec d’autres ; il nous fait connaître la puissance de notre être individuel, unique, qui (en même temps) embrasse la totalité de l’univers. Dans l’art, nous découvrons notre petitesse et notre grandeur ; nous sommes invités à reconnaître notre être singulier, et accéder à notre être expansif, à l’infini. Nous apprenons à vivre seul, à vivre ensemble.

 

Quand j’écris, je m’écris, et j’écris le monde.

Je me reconnais moi-même, et je connais les autres.

On devient tous autres.

* Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, Paris, Presses universitaires de France, 1961, p. 169.

Texte et voix de Christopher Alexander Gellert

« L'idée ne remplace pas le travail. Et le travail de son côté ne peut remplacer ou forcer l'idée, aussi peu que le fait la passion. L'un et l'autre - surtout, les deux ensemble - attirent l'idée. Mais celle-ci vient quand il lui plaît, et non quand il nous plaît. Il est vrai, de fait, que les meilleures idées nous viennent, comme l'a décrit Ihering, en fumant un cigare sur un canapé, ou comme Helmholtz l'indique avec une précision scientifique, s'agissant de lui, lors d'une promenade sur une route qui monte lentement, ou de manière analogue, en tout cas lorsqu'on ne l'attend pas, et non pendant que l'on rumine et que l'on cherche à sa table de travail. Cependant, ces idées ne nous seraient pas venues si l'on n'avait pas auparavant ruminé à sa table de travail et si l'on n'avait pas passionnément interrogé. Quoi qu'il en soit, le travailleur scientifique doit s'accomoder aussi de ce hasard qui accompagne de façon souterraine tout travail scientifique : l'intuition viendra-t-elle, ou pas ?* »  

* Max Weber, « La Profession et la Vocation de savant », Le Savant et le Politique, Paris, 10/18, 1959, p. 62. 

Voix de Coraline Hirschi

« la note, déjà, toute pure, cette goute dans l’instant perceptible faite d’ondes agglomérées, comporte par le fait seul de son existence un accord virtuel, une interrogation, un appel autour d'elle à l’union, au sens, au commentaire, à la contradiction. […] En effet, l’appel profond de la note, ou de ce que j’appellerai le mot musical, fait d’une formulation intérieure de syllabes, va plus loin que l’épiderme et le duvet de notre sensibilité : ce n’est pas pour rien que le musicien est appelé compositeur. Le discours éveille de toutes parts autour de lui une réponse. Le protagoniste a à faire face au dialogue. Mais, à son avantage sur le drame parlé, il n’a pas besoin de se taire pour donner cours aux interlocuteurs. Il parle en même temps et il écoute. Et de ma place, sur ce fauteuil, j’entends à la fois ainsi qu’un chant unique l’expression et l’impression, le combat tour à tour et l’assentiment, l’affirmation, la discussion et le commentaire entrelacés ou confondus de l’orateur pluriel.* »

* Paul Claudel, L’Œil écoute, Paris, Gallimard, 1991, pp. 174-175.

Voix d'Imen Habibi

il voudrait s'étendre à l'environnement,

 

il voudrait entendre

un rire où affleure un léger désespoir,

où il serait question de comment rire, parler, accueillir les autres,

un rire qui pose cette tension, comment s'éprouver 

et contient ce geste poser la main sur le dos de, se raccorder,

dans la langue, quand la langue, pas seulement les mots,

aussi gestes, coincés de gorges, murmures,

et que ça se cherche,

ça étincelle, ça fourmille, ça décoche de la flèche,

chacun cherche une position,

dans cette histoire de bifurcations,

peut-être que chacun cherche à s'embrancher les uns avec les autres,

et les uns et les autres à une petite lune

 

 

 

 

écoute, une lune ronde apparaît.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le temps le pousse

autre endroit, ne connait pas.

Voix et texte de Florence Jou

Extrait de Kalces. Dan bau et machines : Simon Nicolas ; Vielle à roue électro-acoustique : Gurvan Liard

« On pourrait croire à l'entendre que la rue les sépare à jamais. Mais elle – si elle existe – suit de peu car, toujours les cris retournent sur leurs pas. »        

- Thibault Daelman

       Croire, entendre, à jamais une séparation. Ce qui me marque dans cet extrait ? Je ne le sais. Entendre qui ? De quelle séparation est-il question ? Là encore, je ne le sais. Mais il y a une chose qui est bien là : un écho ? Un esprit ? Une mémoire ? Ou bien plus, une présence ? Les éléments se mélangent, dans un baroque étrange, si étrange qu'il m'a fait penser à un autre texte, celui écrit par Yves Bonnefoy, Rome, 1630.

       Pourquoi ce lien ? Comme un enchevêtrement, une intuition, bref, quelque chose qui se passe d'une logique élaborée. Car un écho cherche toujours sa forme. Et la forme se déforme en échos. À l'infini. Un peu comme à Rome, dans les années 1600-1650. Ou bien, comme les rues qui nous séparent à jamais. 

       Oui, ce baroque si conquérant a aussi été ce moment où les humains ont compris leur petitesse dans un univers désormais infini, généreux mais orageux. 

       Désormais, la sensation la plus immédiate cohabite avec les étoiles les plus éloignées ; les corps les plus sensuels savent qu'ils sont précédés par des spectres ; la sculpture la plus charnelle naît du minéral le plus inexpressif. En ce sens, tout geste sait qu'il finira dans les astres. Si toute pensée fini en écho, l'écho lui-même, ne cesse de finir. « La rue les sépare à jamais », dit le texte initial. Terrible sentence. Et pourtant, un espoir, aussi mince soit-il, de retrouvailles ?                                     

       Suivre les voies infinies, même si cela nécessite l'éternité.

     Parfois, l'art se dote d'un exil, cosmique cette fois, où l'humain, perdu dans l'espace, renonce étrangement à son ego, laissant la place à un cœur plus sincère. Il entend son écho se prolonger par-delà les sensations immédiates. Il restera des échos. Presque inaudibles. Mais échos tout de même, très loin dans la mémoire cosmique. Un peu comme cela a été pour ce baroque : tant décrié par certains pour ses excès, il ne serait en effet que la reconnaissance d'un moi désormais exilé, ayant besoin d'excès de matière, mais pour mieux affronter l'univers l'infini et moins subir la brutalité de l'exil qu'on appelle « vie ».

Texte et voix de Mihai Borgovan Ile

N'empêche que si je ne parlais pas toute seule, il y a des choses que je n'entendrais pas. La poésie de l'écho, c'est juste nécessaire.


Nom des mots, sont-ce des sons qui invariablement m'attraient
Juxtapose l'oraison d'ouïe en point d’interrogation
Des termes inconnus jusqu'alors se recensent en bottins
Ainsi le sens convient à ma transe sans crispation


La ligne se tient dans l'univers des songes
L'inconsciente et sincère spontanéité de la rime
J'avise quant à réfléchir avant de coucher
Verdict, le mot enclin, pépite, puis s'évapore
Sur le duvet vélin de la pleine plage métaphore


(Politique poétique, 2017)

 


« L'artiste, comme le disait Bergson, est une sorte de « révélateur*» : il prête voix à la présence de la vie telle qu'elle irradie des êtres. Il offre à ce courant invisible de la vie l'asile de sa fragile humanité pour le laisser advenir dans le monde avec la plus grande pureté possible, selon les moyens dont il dispose.** »


*Henri Bergson, Matière et Mémoire, Paris, PUF, 1968, p.148.
** Éric de Rus, L'Art et la Vie, entretien avec Mireille Nègre, Mercuès, Éditions du Carmel, 2009, p.29.

Voix de Natacha Guiller

« la fiancée ne me répondait pas. ou alors pas par la parole. elle me parlait avec sa langue et ses yeux. il faudrait qu’un jour aussi je commence à me parler, disait-elle, depuis son œil. faudrait que je puisse me parler depuis l’œil et me dire ce que j’en pense de moi, ce que ce moi fait penser à l’intérieur. je ne peux pas penser en fait l’intérieur. rien ne peut penser de soi, c’est-à-dire sortir. rien qui sorte qui ne soit en tout cas intelligible. rien d’intelligible n’est bon pour la sortie, qu’elle me disait depuis l’œil. dès que l’intelligible sort, c’en est fini. c’en est déjà fini pour la sortie, disait l’œil en moi-même. l’intelligible a soigné sa sortie. mais il l’a annulée aussi. c’est impossible de contrecarrer pourtant l’intelligibilité. et dans intelligibilité on entend la fin du mot « débilité ». car tout le monde pense. tous les yeux ou presque s’imaginent que se soigner de soi, c’est jouer au débile. c’est-à-dire avoir recours à l’intelligidébilité. avoir recours au pensé. au tenu. le propos tout tenu qu’il est. on ne peut rien tenir. tout demande la fuite. c’est dans la fuite qu’on peut apercevoir un début de personnage. c’est là qu’on peut commencer la filature. car c’est à partir de la chute qu’il peut y avoir constat. un constat qui est celui que tout est voué à la disparition de soi-même. soi-même comme personnage. soi-même comme personne personnifiée avec des écrans et des interprétations, des ouï-dire dans des langues autres. des possibles. des colportages. des échanges. des livraisons. des canaux. des transbordements. soi avec des fuites. des cassures. des opérabilités. des semblants de signature. des faux et usages de faux. des lettres de créances. des habitats sans contenu. il faut pister soi dans tout ce vide qui nous appartient. rien d’autre n’appartient, surtout pas l’intelligible. on n’élégit pas l’intelligible. on est savant de sa chute globale. c’est à partir de là que je décide de me parler à moi-même, c’est-à-dire que j’essaie de me voir en parlant. de voir où ça coince. et ça coince à l’endroit où l’on veut du concret avec moi. le concret de la concrétude et de l’intelligible. on veut du dur. du plein. mais je n’ai rien de plein. j’ai que des absences à fournir. j’ai mon carnet d’absence. c’est tout ce que j’ai. un joli carnet où je me suis absenté.

et dans mon carnet tout absenté, la fiancée, car la fiancée touche au point où mon personnage s’absente. la fiancée veut répondre présent à mon absence. c’est pour ça que je lui ai parlé cette nuit et que je ne me suis plus souvenu de rien. c’est pas seulement parce que j’avais bu. c’est parce que je touche à l’amour au point où moi je suis plus dans la pièce. dans la mienne de pièce. je suis dans un autre jeu. dans une autre pièce qui n’est pas la mienne. je me disloque. je joue un autre jeu inconnu de moi-même. le moi allongé dans sa pièce. car jusqu’à maintenant j’étais encore allongé dans la même pièce et je repensais à tout se qui s’était passé dans cette soirée. j’y repensais, mais il aurait fallu convoquer la pensée d’un autre pour m’activer les souvenirs, étant donné que je n’ai pas joué toute la soirée dans la même pièce où apparemment je stationnais. la fiancée aurait pu m’aider, mais quand elle m’a aidé à me souvenir de ce que je lui avais dit, bourré, au téléphone, quand elle m’a dit la déclaration d’amour que je lui ai faite quand j’étais dans son endroit, sa pièce à elle, ou son champ. quand je lui ai parlé dans le combiné dans un champ qu’on avait fabriqué tous les deux, en tout cas dans un endroit où je n’étais à vrai dire qu’en partie et à moitié ivre en plus. quand j’ai raccroché et que j’ai continué la soirée jusqu’à plus me souvenir et que le lendemain elle m’a rappelé ce fait, que je lui avais dit je t’aime à tout bout de champ. quand le lendemain, après m’être relevé de la nuit sur le plancher et qu’elle m’a rappelé et qu’elle s’est rendu compte que je ne me souvenais plus de rien, surtout des mots que je lui avais donnés. quand elle a su tout ça, elle m’a quitté sur-le-champ. elle me reprochait de ne l’avoir pas rejointe totalement. d’être resté accroché à mon absence, ou plutôt que je ne me suis pas assez absenté. absenté de mon carnet. car j’y tiens la mesure. il y a une sorte de débat et c’est moi qui donne le la. le rythme. il n’y a pas d’absentéisme dans cette absence. il y a juste quelqu’un qui bat. qui touille. qui arrange. qui secoue le cocotier. et dans le cocotier, un chant. une ouverture. on opère qui au juste aujourd’hui ? dans ce carnet d’absence ? quel bruit a opéré ? car il s’agissait plus d’un bruit. c’est le bruit de l’autre. le bruit de l’autre m’occupe.* »

* Charles Pennequin, « La Fiancée » Les Exozomes, Paris, P.O.L, 2016, pp. 18-21.

Voix de Stéphanie Kamidian

La production et la dissémination de la connaissance sont en fait le même processus. Car la connaissance n'est pas uniquement un produit du monde des idées. Elle est définie par l'échange social qui l'a engendré. D'individu en individu, d'échange en échange, et même de malentendu en malentendu, une même idée devient connaissance par son agissement sur le monde des hommes.

Texte et voix de Patrick El-Hage

« Vous êtes plongé dans votre travail, vous perdez la notion du temps, vous êtes complètement pris par ce que vous faites, captivé [...] quand vous commencez quelque chose et que tout se passe bien, vous avez l'impression qu'il y a pas d'autre manière de dire ce que vous dites.* » 

* Mark Strand cité dans Mihaly Csikszentmihalyi, Mieux vivre : en maîtrisant votre énergie psychique, titre original : Finding Flow (1997), traduit de l'anglais par Claude-Christine Farny, Paris, Pocket, 2006, p. 83.

Voix de Filomena Borecká

« J’admets que l’intuition raisonne et dicte des ordres dès l’instant que, porteuse de clefs, elle n’oublie pas de faire vibrer le trousseau des formes embryonnaires de la poésie en traversant les hautes cages où dorment les échos, les avant-prodiges élus qui, au passage, les trempent et les fécondent.* »

 

* René Char, « Moulin premier », Le Marteau sans maître, Paris, Gallimard, p. 120.

Voix de Claude Levy

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